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La propagande national-socialiste s’est installée sous ses diverses formes. Censure de la presse, des films, des livres et des chansons. Interdiction d’écoute des radios étrangères. Meetings et conférences assez obligatoires, distribution de brochures, affichage à grande échelle. Les rues sont constellées de journaux muraux, de photoreportages démontrant que l’armée d’occupation est on ne peut plus correcte. Et d’ailleurs il n’y a pas d’occupation. L’armée allemande respecte les personnes et les biens. Le soldat allemand est l’ami des enfants.
Au cinéma, quand Émile a le temps et l’argent pour y aller, diffusés avant le film comme les documentaires classiques et présentés comme tels, sous forme de témoignages sérieux fondés sur des informations sérieuses, il peut voir les nouveaux journaux d’actualités. Ils consistent en images harmonieuses, séduisantes, sur lesquelles une chaleureuse voix off l’interpelle affectueusement en proclamant le retour à la normale, à la paix, la cohésion et la fraternité.
Entretenue par des organisations de jeunesse aussitôt créées, la propagande s’exerce également fort dans les écoles et dans les universités. L’une des premières initiatives de l’occupant est de monter pour les jeunes gens des manifestations sportives, athlétisme et jeux collectifs, et là encore c’est assez obligatoire.
La première course à laquelle participe Émile est donc un cross-country de neuf kilomètres mis au point par la Wehrmacht à Brno et qui va opposer une sélection allemande athlétique, élancée, arrogante, impeccablement équipée, tous pareils dans le genre übermensch, à une bande de Tchèques faméliques et dépenaillés, jeunes paysans hagards en caleçon long ou vagues footballeurs amateurs mal rasés. Émile ne participe pas de gaieté de cœur à cette épreuve mais c’est un garçon consciencieux, il s’y met, il donne ce qu’il peut. Comme il termine deuxième sans s’en apercevoir et au vif dépit des aryens, un entraîneur du club local s’intéresse à lui. Tu cours bizarrement mais tu ne cours pas si mal, lui dit-il. Enfin vraiment tu cours très bizarrement, insiste l’entraîneur en secouant une tête incrédule, mais bon, tu cours pas mal. De ces deux propositions, Émile n’écoute et n’entend distraitement que la seconde.
Comme les copains ont repéré que, même bizarre, il n’est pas mauvais, ils lui proposent de revenir courir avec eux mais il refuse. Il aime bien courir comme nous tous de temps en temps, mais enfin pas plus que ça. Malgré ce bon résultat par hasard de Brno, il ne croit pas spécialement à ses moyens, d’ailleurs il n’y pense pas, ce n’est pas son affaire et il voit bien de toute façon que la plupart des autres vont plus vite que lui. Les matins, quand on revient des exercices de gymnastique, il se prête à quelques sprints avec eux mais c’est bien pour leur faire plaisir et il se retrouve toujours dans les derniers. Donc il dit que non, qu’il n’aimerait mieux pas, que ça ne l’intéresse pas et qu’il ne veut surtout, mais alors surtout pas entendre parler de compétition.
Or on sait comme il est, Émile, quand il dit non c’est en souriant. Il sourit tout le temps de toute façon, donc on l’aime bien, donc on insiste. Il se fait prier mais n’est pas difficile à convaincre, et de cette faiblesse il s’en veut un peu. Il a beau expliquer qu’il n’a pas très envie d’y aller, il ne sait jamais refuser longtemps. Allez, finit-il par céder, d’accord. Et il vient.
L’imprévu, c’est que bientôt ça commence à lui plaire. Il ne dit rien mais il paraît y prendre goût. Au bout de quelques semaines voici même qu’il se met à courir seul, pour son propre plaisir, ce qui l’étonné lui-même et il aime mieux ne pas en parler à qui que ce soit. La nuit tombée, quand personne ne peut le voir, il fait aussi vite que possible l’aller-retour entre l’usine et la forêt. S’il n’en dit pas un mot, les autres finissent par s’en apercevoir, insistent encore et lui, toujours trop gentil pour résister longtemps, il y retourne puisqu’ils y tiennent tant.
Or, tout gentil qu’il est, il s’aperçoit aussi qu’il aime bien se battre : les premières fois qu’on le met sur une piste, il y va de toutes ses forces et gagne facilement deux courses de quinze cents et de trois mille mètres. On le félicite, on l’encourage, on le récompense d’une tartine et d’une pomme, on lui dit de revenir et il revient et se met à s’entraîner au stade, d’abord pour rire puis de moins en moins. Enclavé dans la zone industrielle et fort laid, le stade de Zlin se trouve en face de l’usine électrique : le vent y chasse la fumée des cheminées, la suie et la poussière qui retombent dans les yeux des sportifs. Malgré ces inconvénients, Émile commence à bien l’aimer aussi, ce stade, l’air lourd qu’on y respire est quand même bien plus pur que celui de l’atelier.
A l’atelier, d’ailleurs, ça ne s’arrange pas. À la suite d’une embrouille, et comme sanction professionnelle, Émile a été changé de poste et chargé de la pulvérisation des silicates. C’est une tâche encore plus ingrate que les autres, la poussière blanche qui le recouvre et qu’il absorbe lui donne l’air d’un spectre en apnée à plein temps. Comme il s’en plaint et sollicite une mutation, le chef du personnel lui propose obligeamment, s’il n’est pas content, d’être envoyé en camp de travail. Émile n’insiste pas.